Hervé Layec

Hervé Layec, ingénieur Supélec, est en charge du pôle grand public à la Direction de l'Innovation de France Télécom (branche Développement). Auparavant, il a travaillé au développement industriel de la télématique, après avoir conduit des recherches au CCETT (Rennes et à l'IRIA). Il a débuté sa carrière à l'Université de Caracas.

La musique est sans doute le premier secteur commercial transformé de fond en comble par l'irruption du e-business. Anatomie d'une déstructuration brutale et coup de projecteur sur les perspectives à court et moyen terme.

Panorama de la distribution des CD audio et des catalyseurs du piratage sur Internet

Par rapport à d'autres médias, la musique présente l'avantage d'être facilement accessible au plus grand nombre à tel point que la vente de musique (disques, CD, K7, MiniDisc, ...) représente un marché important :

en France, cinquième marché mondial, 12 Milliards de Francs [Fra];

aux USA, 13,7 Milliards de dollars (G$) selon le Yankee Group et le RIAA [Yan].

Selon le journal Le Monde Interactif, le marché du disque représentera dans le monde quelques 47 G$ en 2004 dont 4G$ de vente de CDs en ligne [Lmi].

La vente de CD en ligne, telle qu'opérée par Amazon.com, devrait passer aux USA :

de 4 millions de dollars (M$) en 1997 à 4 G$ en 2004 [Lmi];

de 19M$ en 1996 à 2,8 G$ en 2002 selon Jupiter.

Forrester donne pour les USA des chiffres un peu plus élevés [For] :

la vente de musique passant de 12,4 G$ en 1999 à 15,4 G$ en 2003;

la vente en ligne représentant 0,9 G$ en 1999 et 6,7 G$ en 2003 dont 1,1 G$ par téléchargement.

Dans les quelques années à venir, les canaux de distribution classiques représenteront bien encore l'essentiel des ventes, mais les nouveaux moyens de distribution prendront au fil du temps une importance grandissante; en 2010, le téléchargement et l'achat en ligne devraient représenter respectivement 10% et 40% des ventes [Lyr].

En janvier 2000, Forrester révisait à la hausse ses prévisions indiquant que 22% des médias vendus en ligne le seront sous forme de téléchargement dès 2004 [Dig]. L'émergence de l'accès Internet au travers des réseaux large bande de type câble ou ADSL, passant de 2,5% des foyers américains en 2000 à 38% en 2003 favoriserait le téléchargement de livres, de logiciels et surtout de CDs.

Le marché du disque est dans les mains de 5 producteurs de musique qui représentent 80% du marché : Sony Music, EMI/Virgin, Warner Music, Bertelsman Music Group (BMG) et Seagram récemment racheté par Vivendi. Seagram, à l'origine distributeur de boissons, est devenu le principal éditeur par l'acquisition d'abord de Universal Music en 1995, puis en décembre 1998 par le rachat à Philips de Polygram pour 10,4 G$.

L'année 1997 a vu l'apparition du logiciel Winamp de la société Nullsoft, le premier lecteur de musique pour PC de qualité CD à être largement distribué sous forme de shareware (10$). Ce lecteur met en œuvre un algorithme de codage dit MP3, Mpeg Layer 3, développé par le Frunhaufer Institute et Thomson Multimédia à l'origine dans le cadre de la télévision numérique, le niveau 3 de ce codage étant prévu pour fonctionner sur un réseau de transmission bas débit. Plusieurs niveaux de compression du son peuvent être mis en œuvre par cet algorithme, le plus pratiqué étant le mode stéréo 128 kbit/s, soit 1 Mo/mn qui comprime environ 10 fois le volume nécessaire à l'enregistrement d'un CD pour un niveau de qualité perçue quasi-équivalent.

Plusieurs autres logiciels lecteurs MP3 sont apparus dans les mois qui suivaient, notamment ceux de Sonique et de Real Audio. Le 13 avril 1999, Microsoft présentait une version bêta de son multimédia player capable de lire différents formats de fichiers, dont MP3 et le format maison Windows Media Player 4.0, qui finalement se trouvait incorporé dans la version dite Windows98 OSR2 (Operating System Release 2) livrée à partir de septembre 1999.

Selon Forrester [For], 50 millions de logiciels de lecteurs MP3 auraient été distribués à l'automne 1999 dont 10 millions de copies de Winamp ; ce chiffre est très pessimiste puisque le site de C-NET.com revendique à lui seul à la même époque près de 10 Millions de téléchargement de Winamp et 3 millions de Sonique [Dow]; avec la diffusion de Windows98, ce sont plus de 100 millions de lecteurs qui vont désormais être placés chaque année. Des logiciels de lecture sont aussi disponibles pour d'autres plates-formes, par exemple les PDA sous Windows CE, renommé récemment PocketPC.

Les graveurs de CD sont apparus il y a déjà plusieurs années mais un prix élevé empêchait une diffusion de masse. Avec l'apparition en 1999 de graveurs à partir de 1000 Francs ... il devient facile, pour tout amateur, avec un simple PC, de se constituer une discothèque MP3, chaque CDROM pouvant contenir l'équivalent de 10 CD audio. Après la vente de sa filiale Polygram, Philips, imité par d'autres fabricants, se lançait même dans des graveurs de salon ... certes plus chers mais à la portée des ménages réticents à l'usage de micro-ordinateurs. Un tel équipement permet bien entendu de composer des compilations de musique à partir de sa discothèque ... mais aussi, plus prosaïquement, de recopier des CD, ouvrant ainsi la porte au piratage des contenus.

En France, 590 000 foyers sont équipés d'un graveur de CDROM fin avril 2000, et 86% d'entre eux les utilisent pour copier des CD-Audio. Les ventes de CD vierges (CD-R et CD-RW) ont ainsi bondi de 20 millions d'unités en 1998 à 60 millions en 1999 [Cdr].

Chaque jour, 3 millions de titres MP3 sont téléchargés au travers du Net [Lmi], chiffre cohérent avec l'estimation de Forrester, de 4 terabytes/jour en 1999 versus 1 terabyte/jour en 1998 [For].

Dans un article au sein du journal Libération au cours de l'été 1999 [Gas], Jean Louis Gassée, Président de la société américaine Be, posait en substance cette question : croyez-vous que le lecteur irait acheter le journal Libération au kiosque si c'était à la fois plus aisé, plus rapide et moins cher de le photocopier ?

Qu'en est-il en ce qui concerne le téléchargement de musique :

plus aisé ... car il n'est plus besoin de sortir de chez soi ;

plus rapide : au travers d'un modem du réseau téléphonique, le téléchargement d'une chanson de 3 minutes nécessite environ 1/4 d'heure, 1 minute au travers de l'ADSL ou d'un modem de réseau câblé ... d'une certaine façon plus rapide que d'aller acheter un single chez le disquaire ;

moins cher ... si le client n'achète que le(s) titre(s) qu'il désire.

Mais, avec la musique électronique disponible par téléchargement, c'est surtout la problématique de la copie illégale des contenus qui est posée.

Les grandes maisons de disques sont donc inquiètes face à ce nouveau phénomène. Le journal de l'Atelier rapportait qu'une étude faite en RFA avait montré que les ventes de CD et de K7 au cours du premier semestre 1999 avaient régressé de 10,9% par rapport à la même période de 1998 ... la faute, disent-elles, au graveur de CD, à MP3 et consorts [Pir]. Elles n'avaient sans doute pas complètement tort car une centaine de sites allemands de diffusion de musique se sont révélés ne pas respecter les règles de droits d'auteurs et ont été fermés à la mi 99 [Rfa]. Le chiffre régulièrement avancé pour évaluer la perte de chiffre d'affaires due à la copie illégale de CD sur le marché français est de 5%... mais, l'exception confirmerait-elle la règle ? Le SNEP (Syndicat National de l'Edition Phonographique) a récemment indiqué que le chiffre d'affaires du premier trimestre 2000 était en progression de 6,1% par rapport au premier trimestre 1999, largement imputable, selon le syndicat, au succès de l'album des Enfoirés.

Le phénomène prend une ampleur croissante. Une étude faite aux USA par Webnoise Inside et Digital Music Network [Web], auprès de 1800 lycéens américains a montré que :

59% d'entre eux avaient écouté de la musique MP3 en avril 99 versus 8% en décembre 1998;

13,4% d'entre eux avaient téléchargé légalement de la musique MP3 à partir de sites comme MP3.com ou Goodnoise.com en avril 99 versus 1,7% en décembre 1998;

14% reconnaissaient avoir téléchargés illégalement plus de 250 titres.

A la question "combien de copies légales dans votre collection de CDROM ?", 76% répondaient "aucune".

Depuis, non seulement le codage MP3 mais aussi le téléchargement MP3 a fait le tour du monde ; une étude récente de l'Université de Californie du Sud indique que 69% des étudiants interrogés pratiquent le téléchargement et le partage de fichiers MP3 [Ips], une autre conduite auprès de 4000 étudiants de la Nouvelle Angleterre indique que 70% des étudiants utilisent des logiciels de partage de fichiers MP3 au moins une fois par mois [Met]; en France, une étude Ipsos pour Libération en juin 2000 indique que 22% des internautes français pratiquent le téléchargement MP3 [Ips].

Pourtant, une autre étude de MusicMatch [Mus] indique qu'en 1999, 67% des utilisateurs de MP3 déclaraient consacrer autant d'argent que précédemment à l'achat de musique, la reproduction ou le téléchargement de CD illégaux ne représentant que 9% des usages de MP3. Cette tendance semble se confirmer en 2000 puisque, selon l'étude de l'Université de Californie du Sud, 63% des étudiants utilisateurs du téléchargement MP3 achètent autant de CD et 10 % en achètent même plus ; en France, les chiffres sont encore meilleurs avec 83% des interviewés qui en achètent autant, 6% plus et 10% moins [Ips].

Face au téléchargement de musique, les maisons d'édition de disques manifestent un certain nombre d'inquiétudes, car autant de problèmes à résoudre :

la cannibalisation du réseau de distribution classique qui fait aujourd'hui l'essentiel des ventes par la vente en ligne;

l'écart de prix, peut-être justifié par des niveaux de taxes ou de frais opérationnels, entre différents pays parlant la même langue, par exemple entre la France et le Canada ... et pourtant injustifiable aux yeux du client dans le cas d'une vente par téléchargement;

l'évolution du taux de royalties à reverser aux ayants droits ; en effet alors que ce taux se situe souvent aux environs de 12%, la petite société de distribution Atomic Pop [Ato] reverse 50% dans le cas de la vente par téléchargement avec pour argument que les frais d'impression et de distribution sont largement modifiés ; de là à faire école envers les artistes...

le risque de voir certains artistes diffuser leurs œuvres directement sur le Net, sans passer par les maisons de disques... en effet, avec le téléchargement, l'artiste peut décider de mettre en ligne, quand il le souhaite, une ou plusieurs chansons sans avoir à observer les contraintes de délais ou de nombre de chansons imposées par les éditeurs. Certains artistes de renom le font d'ailleurs déjà ; cela a été le cas récemment de David Bowie qui a même exercé le métier de fournisseur d'accès : Bowienet [Bow].

Bref, la distribution de musique au travers de l'Internet et encore plus le téléchargement change considérablement la donne entre les différents acteurs du domaine. Les sites Portails ne s'y sont d'ailleurs pas trompés puisque deux des acteurs majeurs ont récemment investi dans le domaine : AOL, qui avait remarqué que 15% des Internautes pratiquent le surf en écoutant de la musique, a racheté le numéro 1 du domaine, la société Nullsoft et son logiciel Winamp ainsi que le site de diffusion de musique eMusic et ses 20.000 titres ; Lycos pour sa part rachetait la société Sonique, le numéro 2 des logiciels lecteurs pour 40 M$ [Can]. Bien entendu, MSN a à sa disposition Windows Media Player 4.0 tandis que Yahoo annonçait fin août 99 l'ouverture de son "Digital site" [Rvp] http://rvp.tvt.fr/themes/EDITIONS_PHONOGRAPHIQUES.